Interview Le Figaro « Tumeurs cérébrales : un traitement combiné pourrait changer la donne »

J’ai un long parcours de chercheur, qui m’a mené de Jérusalem à Paris, puis à la direction d’équipes de recherche en France. J’ai travaillé sur l’épilepsie, sur le développement du cerveau, et créé à Marseille l’Institut de Neurobiologie de la Méditerranée. Ce chemin m’a valu plusieurs distinctions, mais surtout, il m’a appris à toujours relier la recherche fondamentale aux applications concrètes. Au moment de la retraite, la recherche académique m’était interdite. J’ai donc choisi de basculer vers l’entrepreneuriat scientifique : apprendre les brevets, les levées de fonds, et transformer mes découvertes en traitements. J’ai commencé par l’autisme, puis je me suis attaqué aux tumeurs cérébrales.

Parce que je ne comprenais pas que l’on investisse autant sans parvenir à des résultats durables. Même les techniques nouvelles comme l’immunothérapie ou les cellules CAR-T ne donnent que quelques mois de répit, mais ensuite la maladie revient. Or le cerveau est un organe qui change en permanence. 

Quand il y a une lésion, les neurones voisins ne disparaissent pas, ils réagissent, ils bourgeonnent, ils forment de nouvelles connexions, souvent aberrantes. C’est ce qu’on appelle la plasticité cérébrale. Dans une tumeur, c’est la même chose : l’environnement neuronal envoie des synapses, cela crée une hyperactivité de type épileptique qui, au lieu de freiner la tumeur, accélère sa progression.

J’en ai donc tiré une conclusion simple : si le traitement se contente de cibler la tumeur sans toucher à ce qui l’entoure, il ne sera que partiellement efficace. 

Oui. J’ai passé une grande partie de ma carrière à étudier la bumétanide, un diurétique capable de bloquer un transporteur d’ions et de réduire l’hyperactivité neuronale. Elle me donnait un levier pour agir sur l’environnement de la tumeur. Le Mebendazole, lui, est un antiparasitaire ancien dont on connaît bien les effets : il fragilise le cytosquelette et conduit les cellules cancéreuses à la mort. Chacune de ces molécules était déjà utilisée dans d’autres indications, mais personne n’avait pensé à les associer. J’ai eu cette intuition : si l’on veut vraiment avancer, il faut agir sur deux fronts en même temps, calmer le voisinage qui nourrit la tumeur et détruire les cellules tumorales. De là est né le “combo”, que j’ai fait protéger par brevet.

À Grenoble, nous travaillons directement sur des cellules humaines prélevées chez des patients en chirurgie. Nos électrophysiologistes ont montré que le combo bloque complètement l’hyperactivité et restaure l’équilibre ionique. En culture, sur des glioblastomes, des gliomes ou des méningiomes, nous avons détruit jusqu’à 95 % des cellules. Nous avons publié ces résultats récemment. 

Et surtout, nous avons eu un cas compassionnel très marquant : une femme atteinte d’un cancer du sein métastasé au tronc cérébral. La situation était désespérée. En deux mois de traitement, le volume tumoral avait diminué de moitié. Ses troubles visuels et moteurs avaient disparu, elle a pu vivre normalement pendant huit mois. Ensuite, nous avons dû arrêter par précaution et elle est décédée trois mois plus tard. Mais son mari nous a remerciés : elle a pu finir sa vie dans des conditions supportables.

La suite logique est une phase 2 sur une quarantaine de patients. Le budget tourne autour de deux millions d’euros, une somme modeste quand on la compare à certaines thérapies qui coûtent jusqu’à 200 000 euros par patient et par an pour gagner seulement quelques mois. Avec le combo, nous pensons pouvoir prolonger la survie d’un an, peut-être deux, ce qui serait considérable dans ce type de cancers. 

Pour franchir cette nouvelle étape, nous avons besoin d’investisseurs ou d’un partenaire pharmaceutique prêt à s’engager à nos côtés. 

Le combo s’appuie sur deux molécules anciennes, dont l’une est générique. Or les industriels privilégient des composés nouveaux, protégés par brevet. C’est pour cette raison que nous avons collaboré avec l’entreprise Edelris, à Lyon, afin de créer 120 dérivés de la bumétanide. Ces molécules sont protégées et certaines se révèlent déjà plus efficaces que l’originale. Nous les testons actuellement sur des cellules humaines et sur modèles animaux, afin d’évaluer leur efficacité, leur sécurité et leur sélectivité. 

L’objectif est d’amener cinq de ces candidats jusqu’à une phase 1. Mais pour franchir cette étape, il faut financer la toxicologie réglementaire, soit environ 700 000 euros par molécule.

Il est immense. NKCC1, la cible que nous bloquons, est impliquée dans de nombreuses maladies : cancers bien sûr, mais aussi Alzheimer, Parkinson, autisme, douleurs chroniques, lésions cérébrales… Une molécule propriétaire efficace sur cette cible pourrait valoir très cher et ouvrir de multiples indications. Pour moi, c’est un champ d’avenir aussi important que le combo.

Deux choses. D’abord, un partenaire pour financer rapidement la phase 2 du combo, afin que ce traitement puisse bénéficier aux patients sans attendre. Ensuite, des investisseurs prêts à s’engager dans le développement de nos nouvelles molécules, dont le potentiel thérapeutique et économique est immense. J’ai 81 ans, et mon objectif est clair : voir au moins une de mes découvertes déboucher sur un traitement disponible pour les malades de mon vivant.

Mon idée est d’offrir un lieu où les chercheurs et les startups pourront travailler ensemble, avec des moyens adaptés et accessibles. Nous construisons, avec Rudy Ricciotti, un bâtiment de 6 400 m² qui ouvrira en 2027. Les loyers seront volontairement bas pour attirer les jeunes biotechs et leur permettre de se développer. J’aimerais que ce hub, nommé Ben-Ari Innovation Institute, devienne un écosystème vivant, un point d’ancrage pour l’innovation biomédicale dans la région. 

Ce projet, comme mes recherches, répond à la même conviction : il faut créer les conditions pour que les idées passent rapidement du laboratoire au patient.

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